Polaris, Architecture and More (texte)

TEXTE: CELINE COUDRAY

 

Polaris est un bureau d'architecture installé à Luxembourg, mené par Carole Schmit et François Thiry. Mais avant de devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire un des bureaux d'architecture des plus prometteurs au Grand-Duché, Polaris est avant tout l'histoire en mouvement de deux fondateurs qui ont vécu à Bruxelles, Paris, Rotterdam, réalisé d'autres métiers et mené un cheminement intellectuel avant de choisir de créer ce bureau pas tout à fait comme les autres. Portrait en quelques notions clés.

La genèse

Carole Schmit et François Thiry se sont rencontrés lors de leurs études à la Cambre de Bruxelles, dont ils ont apprécié l’enseignement qui met en avant des personnalités, sans créer de style ou une pensée unique, permettant la polyphonie, les discours interdisciplinaires, proches des arts plastiques, ouverts sur la sociologie et la philosophie. Ils y ont beaucoup parlé de Derrida, de Deleuze, du post-structuralisme. «Cela nous a à la fois servis et desservis, comme si nous étions formés et déformés, calés et décalés», reconnaît Carole Schmit. S’appuyant sur cette construction/déconstruction intellectuelle, ils sont allés encore un peu plus loin chacun à leur manière: François Thiry, tout en travaillant à Amsterdam, a fait un DEA à Paris à l’Ecole des hautes études en sciences sociales sur le territoire et le paysage, continuant d’explorer cet espace théorique amorcé à Bruxelles, et Carole Schmit de son côté a poursuivi ses recherches avec un master au Berlage Institute, laboratoire post-universitaire pour la recherche architecturale ouverte sur la ville, puis a pris part à des expositions (Mutations sur la ville contemporaine à Arc en rêve à Bordeaux en 2001-2002) et a travaillé dans des réseaux culturels européens en lien avec l’architecture. François Thiry, quant à lui, a été rédacteur en chef de la revue belge d’architecture A+ pendant trois ans. Leur première marche dans le monde professionnel a donc été l’écriture et la recherche.

 

Le collectif
Polaris apparaît en fait sous forme de collectif vers 2001, à Rotterdam. Le collectif est alors constitué de Carole Schmit et François Thiry, de deux architectes belges et du réseau artistique et intellectuel qui les entourait. Avec ce collectif, ils participent à des concours, dont celui du SKIP à Esch-Belval, construisent des projets, comme celui des logements à Strassen, organisent des workshops, des conférences, écrivent des manifestes… Contrairement aux autres architectes de leur génération, Polaris ne se situe pas dans une filiation clairement identifiée, volontairement ou involontairement d’ailleurs. Ils naviguent dans un milieu culturel lié à l’architecture, plutôt que de travailler purement comme architectes. Toutefois, après plusieurs travaux réalisés ensemble, le travail sous forme de collectif ne les satisfait plus entièrement, car des divergences de méthodes commencent à se faire ressentir. «François et moi avions pris chaque porte qui nous a été ouverte et cela nous a distingués à l’époque de nos deux autres amis qui envisageaient de faire les choses de manière plus classique», explique Carole Schmit. En effet, tous leurs travaux n’étaient pas lucratifs et ne répondaient pas strictement à des questions d’architecture. Ils n’ont pas hésité à se lancer dans des projets pour lesquels ils n’avaient pas la moindre expérience. On est très loin de l’image de l’architecte qui est uniquement un constructeur. «Toutefois, le passage du collectif au bureau n’a pas été facile, déclare Carole Schmit, car il a fallu convaincre que nous devenions des professionnels. Nous ressentions aussi le besoin de signer nous-mêmes des travaux, sans forcément passer par une co-signature, de nous autonomiser et de rendre plus lisible ce que nous faisions».

 

L’arrivée à Luxembourg
C’est donc après un parcours assez éclectique, entre théorie, expositions et constructions que Polaris vient s’installer, après Rotterdam et Bruxelles, à Luxembourg et décide d’abandonner le collectif pour ouvrir un bureau d’architecture en 2004. «Bruxelles a été pendant longtemps notre plateforme culturelle», souligne François Thiry, mais ce n’est pas pour autant qu’ils se considèrent comme un pur produit de quelque part. C’est certainement ce qui les distingue, mais qui crée aussi une forme de traumatisme pour eux-mêmes et d’incertitude pour leurs interlocuteurs, car ils ont un peu de mal à les situer géographiquement, et par conséquent culturellement. Peut-être répondent-ils tout simplement à ce que l’on pourrait appeler «une architecture européenne»? En cela, Luxembourg leur correspond bien, car cette mixité géographique et culturelle, et cette notion de transfrontalier, font partie de l’identité de ce territoire. L’image qu’ils ont du pays n’est d’ailleurs pas du tout une image poussiéreuse, mais au contraire positive: «Tout est frais pour moi à Luxembourg, puisque cela ne fait que quatre ans que nous sommes installés ici», soutient François Thiry, «et pour Carole, comme elle était partie longtemps de Luxembourg, les choses avaient beaucoup changé à son retour». Après leur premier contact au Grand-Duché pour le concours SKIP, ils se sont penchés sur la commande de la Ville de Luxembourg pour la Porte d’Hollerich. En arrivant au Luxembourg, le profil de Polaris a retenu l’attention et ils ont eu l’impression d’arriver sur un terrain fertile et curieux de la question architecturale. Ils y ont vu une occasion unique de devenir autonomes et de réaliser un projet qui leur ressemble: «On a eu l’impression que quelques personnes nous tendaient la main, et on a décidé de la saisir!», affirme Carole Schmit.

 

La transdisciplinarité et le travail en réseau
Grâce à leur parcours dans différentes grandes villes en Europe, ils ont pu construire leur propre réseau et établir de nombreuses relations avec différents intellectuels avec qui ils aiment travailler. Ils n’hésitent pas à s’entourer de différents intervenants, issus d’autres disciplines comme des graphistes, des artistes, des sociologues ou d’autres bureaux d’architecture, habitude et savoir-faire dont ils ont également hérité du collectif. En aucun cas, ils ne veulent imposer une vision unique, mais soutiennent plutôt une idée ouverte du métier, avec plusieurs façons d’arriver à un résultat. «Nous aimons être au milieu d’un réseau, dans une situation d’échange», précise François Thiry. Toutefois, être dans le transdisciplinaire et le transfrontalier n’est pas forcément une situation confortable. Ils ne brandissent pas cela comme un étendard, mais cela fait véritablement partie de leur construction intellectuelle et personnelle. En prenant conscience de cette caractéristique, ils essaient de transformer cet inconfort en une force et d’en tirer une certaine forme de poésie qu’ils transcrivent dans leurs bâtiments.

L’architecture comme production culturelle
L’architecture développée par Polaris est loin d’une simple architecture de construction au mètre carré. Elle correspond plutôt à une production culturelle globale, mélangeant les influences et fortement marquée par la ville. «Ce qui nous fascine, ce sont les modes de vie émergents, c’est une forme d’urbanité, de jeunesse, qui détermine le futur. Nous sommes aussi intéressés par la street culture, le rock, la culture représentée par les jeunes. Nous y trouvons une source d’énergie, un potentiel dans lequel puiser, une esthétique plus rugueuse, moins lisse, parfois impertinente, comme la jeunesse elle-même», déclare Carole Schmit qui poursuit: «Il y a des raccourcis plastiques, mais aussi programmatiques et intellectuels à développer et à mettre en œuvre dans l’architecture, qui nous permettent de tester de nouvelles choses, de trouver des nouvelles manières de faire». Le kiosque au Kirchberg en est un exemple. Ils ont réussi à convertir un programme classique (un point de restauration pour agrémenter la plaine de jeux voisine et qui vient en complément du restaurant de d’Coque) en une proposition plus complète et plus inédite dans le paysage luxembourgeois, grâce à l’adjonction d’un étage public offrant un nouveau point de vue sur le parc. Ils se sont donc placés dans une tradition d’équipement de parc et ont proposé un kiosque contemporain. «Il s’agissait de transformer le parc sans le toucher. A travers cet objet, nous avons essayé de changer la lecture du parc. Cette construction donne une nouvelle valeur au jardin puisqu’il devient visible d’un point en hauteur. Cette situation est très économique finalement, puisqu’on arrive à gérer de grandes surfaces en un point unique», explique Francois Thiry. Pour contrer le problème de l’exploitant qui souhaite s’approprier l’étage pour le transformer en terrasse, ils sont en train de réfléchir à des installations légères pour accroître le confort et l’accueil des visiteurs. D’un programme relativement modeste, ils ont donc réussi à apporter une forte valeur ajoutée, et ainsi à donner plus de corps à ce projet. En réalisant ce kiosque, ils portent aussi une interrogation sur l’espace public, sur l’aménagement des lieux extérieurs au Kirchberg et à la déambulation dans ce nouveau quartier.

Ici et ailleurs
Une des caractéristiques de l’architecture de Polaris est qu’ils font des projets qui sont d’ici et d’ailleurs. «Si nous réalisons un projet à Luxembourg qui conforte l’utilisateur dans l’impression qu’il se trouve à Luxembourg, alors, nous pensons que nous ne sommes pas allés assez loin dans le projet», soutient François Thiry. «Nous devons nous poser les questions suivantes: sommes-nous ici et ailleurs? Le bâtiment raconte-t-il quelque chose? Les réponses à ces questions peuvent passer par le mélange des genres, comme de transformer un ancien hangar de ferme en loft. Les occupants sont des urbains et pour nous, cela faisait sens que d’offrir un espace urbain à la campagne, cela est représentatif de notre société». Cette démarche est loin de toute forme de nostalgie et est, au contraire, dans un mouvement vers l’avant, dans l’action. Polaris n’hésite pas à mélanger, à confronter, tout en rassemblant pour créer des unités, donner vie à des formes homogènes qui sont également caractérisées par une certaine forme d’autonomie.

Différence et subjectivité, inverser la perspective
La différence et la subjectivité sont deux notions également très importantes dans leur travail. On retrouve inévitablement les réminiscences de Derrida, la question de l’identité vis-à-vis de la singularité, en quoi un projet est toujours différent, n’est jamais identique à un autre. «C’est difficile de mettre cela en œuvre, car une partie de nos clients veulent quand même se rassurer un peu, notamment ceux qui travaillent pour le marché. C’est plus facile de s’inscrire dans des modèles qui sont bien connus, pour qu’il y ait plus de chance de trouver des utilisateurs. Alors, on essaie de trouver la différence en concertation avec le maître d’ouvrage. Elle peut se trouver dans l’image, dans le concept, dans les matériaux, mais d’une façon ou d’une autre, nous trouverons toujours ce qu’il y a de différent dans ce projet. Et il faut aussi introduire le subjectif, car sans subjectif, on tombe dans l’anonymat», affirme François Thiry. Pour cela, ils n’hésitent pas à renverser le point de vue, à aborder le projet sous un autre angle. On peut prendre comme exemple ce lycée pour lequel ils sont actuellement en train de travailler. La commande initiale concerne les bâtiments, mais ils se sont aperçus que pour définir les bâtiments construits, les espaces extérieurs devaient également être déterminés et conditionneraient l’articulation des constructions. «La convivialité dans un lycée se passe dans les espaces d’entre-deux, dans les cours, les préaux, qui ne sont pas des espaces auxquels les architectes accordent habituellement beaucoup d’attention. C’est pour cela que nous avons fait le choix de ne pas créer l’objet à partir du programme donné par le Ministère, mais à partir des espaces extérieurs, des espaces vacants qui détermineront par la suite l’implantation des bâtiments. Ceci revient en quelque sorte à renverser la programmation», explique François Thiry. Cela revient donc à penser le projet en négatif, penser le vide pour créer le plein. La perspective est effectivement renversée. «La différence avec d’autres bureaux d’architecture est aussi que nous essayons de marquer notre architecture non pas par un style, mais avec du style, de ne pas être centré sur une obsession d’identification directe ou d’identité immédiatement lisible, mais de créer la surprise», poursuit Carole Schmit. «Nous travaillons un peu comme les couturiers, affirme François Thiry. Nous essayons de ne pas lasser le regard, de croiser les influences, de personnifier les bâtiments, de leur faire dire quelque chose».

Le territoire
Un des autres pôles de réflexion dans la démarche de Polaris est la notion de territoire qui, pour eux, n’est pas physique. «Le territoire est en fait perçu par des signes, des indices, des symboles, des réseaux, des langues, des marquages. Ce sont en fait beaucoup de choses qui échappent à l’architecture, qui ne se distinguent pas par des formes déterminées. Et cela est très angoissant, car on s’aperçoit qu’on parle de plus en plus de territoire et que les architectes sont démunis par rapport à cela. Et puis, il ne faut pas oublier que la pensée de l’espace vient avant tout de la littérature, de la peinture. Par conséquent, nous l’abordons plutôt comme une mouvance», reconnaît François Thiry. Une mouvance qui les entraîne vers la périphérie, les non-lieux, le Dirty Realism, les friches et plus largement l’espace public. «Aujourd’hui, un des grands enjeux est l’espace public. Les terrains vagues sont aussi des espaces de liberté, où on peut réinventer quelque chose. Au Luxembourg, Belval en est un exemple. C’est une friche sur laquelle on a pu projeter une nouvelle image. Cela fait partie d’une vision que nous appellerions territoriale, c’est-à-dire qu’il n’y a plus forcément les signes d’appropriation, il n’y a plus une population, ou elle s’est déplacée et auquel cas on peut travailler avec une mémoire, et néanmoins, on peut faire du territoire», déclare François Thiry. Pour faire avancer leur réflexion, ils regardent volontiers le travail d’artistes qui questionnent ces territoires d’entre-deux ou les aspects législatifs des territoires, ceux qui font des analyses en termes d’exclusion, qui peuvent aussi être parfois des activistes. Et tout cela se fait sans jamais omettre la poésie, se laissant une forme de liberté dans l’usage et la forme.

Le post-médium
Cette notion de post-médium vient de la constatation que beaucoup de médias sont allés au bout de leur possibilité, et notamment avec internet où tout médium est retranscrit dans l’autre. Le médium même part alors en poussière, se désagrège. Sur cette thématique, ils font volontiers référence au texte A voyage in the North Sea de Rosalind Krauss, dans lequel elle parle du travail de Marcel Broodthaers et où elle suggère que la singularité se trouve dans la maîtrise d’un médium jusqu’à sa désuétude, le moment d’obsolescence où l’on retourne à l’origine du médium. Pour autant, Polaris ne souhaite pas du tout revenir à une vision archaïque de l’architecte, mais s’interroge quand même par rapport à cette constatation. Comment faire pour échapper à cette fuite en avant et créer de la singularité? Cette réflexion de Krauss leur a permis de trouver pour leurs projets des références simples, sous forme de clin d’oeil, subtiles et subjectives, sans jamais être faciles. A leur image.

 

in Désirs, printemps/été 2009