Nouvelle subjectivité (texte)

TEXTE: MARIANNE BRAUSCH

Peut-on agir sans être subjectif ?

Agir, cela veut dire se jeter dans la bagarre, ce qui est de l’ordre des choses dans la profession d’architecte. Où l’on défend des opinions. Mais pas toujours de la même manière ! D’aucuns se concentrent sur une spécialité (construire des maisons individuelles ou des hôpitaux, des bâtiments industriels). D’autres encore ont une écriture reconnaissable entre toutes, quel que soit le domaine et le lieu de leur intervention. La subjectivité de Polaris se veut différente. Elle est liée à une recherche d’identité hors la géographie territoriale. Or, comment positiver un terme qui évoque, surtout aujourd’hui, le repli identitaire tant professionnel que national ? Les pages qui suivent peuvent être lues comme un petit lexique d’interventions architecturales dont le dénominateur commun, de l’objet au paysage, serait l’hybridation des territoires.

Pour une nouvelle urbanité

La faillite de la pensée rationnelle, les réactions post-moderne voire déconstruite érigées en « tout est possible », doivent être remplacées aujourd’hui par une urbanité nouvelle, fluide comme la circulation de l’information sur le Net. Les seuls critères de la construction architecturale (le bâtiment, la rue, le quartier) ne suffisent pas pour saisir cette dimension où les limites de la ville sont fluctuantes, repoussées tous les jours un peu plus loin. Lorsqu’on a étudié, habité et  travaillé, écrit et édité dans un pays comme les Pays-Bas, avec ses villes en réseau, la notion que l’on a de la territorialité est donc nécessairement différente de celle du Luxembourg. C’est peut-être la première raison de Polaris pour chercher à penser et à agir autrement sur l’urbanité. La donnée de base en serait une pensée européenne, nouveau dénominateur commun d’espaces en mouvement les uns vers les autres : il est impossible d’échapper à l’énergie des villes.

Petit lexique des signes

On connaît le succès des « signes de reconnaissance » des marques dans le village planétaire ! Alors que le répertoire des matériaux et des formes est devenu si varié – ou a contrario réduit à la portion congrue – construire un bâtiment que l’on souhaite identifier, revient à emprunter à la méthode des publicistes. Mais aujourd’hui comme hier, d’aucuns croient devoir faire table rase de l’époque précédente. Ils ont oublié que le procédé est aussi ancien que… les hiéroglyphes. Prenez tel mausolée égyptien, impénétrable comme un coffre-fort mais dont on lit, sur les parois extérieures, le contenu exact objet par objet. Voyez le monde des signes par excellence : le Japon. Il n’y a guère que l’Occident à avoir si bien brouillé les pistes qu’il a fallu parfois écrire en toutes lettres « Palais de Justice » pour qu’on sache que ceci est un Palais de Justice... Pour se repérer dans la jungle urbaine, il n’est donc, peut-être actuellement de meilleure méthode : singulariser certaines fonctions par les formes.

Du génie des lieux quels qu’ils soient

L’habitat n’échappe pas aux modes de vie qui restent, globalement, traditionnels. C’est aussi la loi du marché. On ne peut chercher à innover qu’en apportant communément ce qui est appelé une « meilleure qualité de vie ». En termes d’intérieurs, cela s’appelle convivialité, générosité des espaces, qualité de la lumière et cela, quel que soit le maître d’ouvrage qui fait appel à vous, privé ou public. C’est donc à l’apparence extérieure qu’il reviendra d’exprimer le mode d’identification de l’habitant à l’habitat et le rapport de la maison avec le territoire. Dans le cas de Polaris, la recherche du « fondu enchaîné » l’emporte sur une identité individualiste, agressive. Pourquoi d’ailleurs vouloir se singulariser quand le paysage, le quartier, la rue, offrent autant de motifs à dessiner des maisons et des immeubles qui reflètent la mise en dialogue avec la situation rurale ou urbaine, individuelle ou collective ?
L’exception n’est pas toujours la règle.

Des images de souhaits

L’architecture se dessine mais le laboratoire de Polaris ne se limite pas à la seule agence d’architecture. Celui-ci peut prendre la forme de forums de discussion, de textes polémiques, de dialogues avec des graphistes et des plasticiens, toujours en mouvement sur ce territoire de déplacements transnationaux. Mais comment, au mieux, communiquer avec le grand public, pour qui les architectes construisent ? Des scénarios se transmettent, aujourd’hui où le monde est dominé par l’image, par des panneaux de rue pour expliquer la ville de demain. Le philosophe Walter Benjamin, flâneur par excellence, a fort bien su transcrire en mots ce que son oeil observait de la ville moderne et l’a résumé ainsi : « Déposées dans l’inconscient collectif, les expériences…, en liaison réciproque… donnent naissance à l’utopie dont on retrouve la trace en mille figures de la vie, depuis les édifices durables jusqu’aux modes passagères. »*

* Paris, capitale du XIXe siècle

 

in catalogue de la Fondation de l'Architecture, Luxembourg 2006