Curatorial actions

Photographie

Entretien avec Eric Chenal

Mon premier contact avec la future maison a eu lieu le jour précédant l’arrivée des entreprises. La première photographie in situ, c’est celle du terrain vague.

Sur le chantier proprement dit, l’espace de travail était très réduit. Quand j’arrivais sur le site, de nombreux éléments gênaient la prise de vue. La réalité ne correspondait pas à mes attentes. Du coup, j’ai éprouvé une certaine réticence, une résistance à venir sur place. Je suis venu finalement que de manière ponctuelle.

Même si les travaux ont duré plus longtemps que prévu, je ne savais pas comment aborder cette histoire, je sentais bien que quelque chose se passait, mais je n’arrivais pas à m’identifier, à m’approprier le lieu. Un espèce de malaise s’est installé, je m’étais engagé, mais le suivi n’était pas assez régulier. J’étais dans la culpabilité et l’incapacité de faire les images…

Il n’y avait pas d’ordonnancement général. Aujourd’hui, je peux découvrir une certaine forme d’équilibre et d’ordre dans un espace en transformation, cela ne me pose plus vraiment de problème. Mais à l’époque je trouvais que c’était vraiment un chantier bordélique, je ne m’y retrouvais pas. J’ai essayé différents appareils, différents styles. En réalité, je ne savais pas comment prendre le chantier.
 
Une ouverture s’est opérée quelques semaines avant la livraison de la maison. C’était pendant l’été, les entreprises avaient nettoyé l’espace juste avant les congés. J’ai commencé à faire des images qui correspondaient mieux à mes attentes, j’étais plus en phase avec le site. Les photos les plus intéressantes sont d’une certaine manière dans un entre-deux. Comme il n’y avait pas d’aménagement intérieur, l’espace était dans un état un peu « apocalyptique ». Apocalyptique, non pas dans le sens d’une destruction mais de quelque chose qui précède la levée du voile… Cette série là a été importante pour moi, dans l’espace vide, pas encore aménagé.

Ensuite lorsque la maison a été terminée, j’ai disposé d’un peu de temps avant l’arrivée de la famille. Les espaces étaient équipés dans une maison qui venait d’être achevée mais qui n’était pas encore occupée par ses propriétaires. C’était vraiment l’entre-deux, le moment de la suspension. Mais là encore quelque chose ne collait pas, en tout cas intérieurement. Quelque chose que je ne saisissais pas, qui ne se livrait pas. J’étais à la recherche de quelque chose qui devait se livrer et rien n’arrivait.

Je pensais que j’allais pouvoir découvrir cette maison avec les architectes et qu’ils allaient me donner des grilles de lecture. Ce projet devait être une forme d’initiation, je voulais apprendre à lire l’architecture. Mais je suis resté sur ma faim jusqu’à un passé récent.

J’ai changé alors de medium, presque en désespoir de cause. J’ai réalisé des instantanés de petite dimension avec un dos Polaroid. Je cherchais à établir avec le lieu une forme d’intimité immédiate que je n’avais pas pu trouver jusque-là. Ces instantanés, je les ai rangés dans une boîte sans les regarder pendant plusieurs mois, jusqu’au moment où l’on a discuté de la possibilité d’une exposition.

Quelques mois après l’emménagement de la famille, j’ai été invité à photographier à nouveau la demeure pour le livre « Our House ». J’étais beaucoup plus à l’aise car c’est pour moi plus facile de répondre aux attentes des autres que d’être au plus près d’un appel intérieur… Alors que je n’avais pas été capable de l’incarner avec ma présence au moment de la photographie, le lieu était à présent incarné par les propriétaires.

Dans le livre, il y a des images à proprement parler « architecturales », la maison habitée est bien rangée, bien organisée, avec beaucoup de goût. J’avais l’impression de travailler pour un de ces grands magazines d’architecture d’intérieur ! Il y a aussi les photographies du couple et des jeunes enfants interviewés à propos de leur habitation. J’ai travaillé comme pour un reportage, en tournant autour des sujets. J’ai essayé de faire des images qui correspondent au mouvement, à la vie.

C’est peut-être l’objet architectural le plus étonnant que j’ai eu à photographier ! J’en garde le souvenir d’une insoumission. L’insoumission de l’objet au regard du photographe. Ayant déjà photographié les maquettes de la maison, j’avais une idée assez préconçue de ce qu’allait pouvoir être l’intériorité de cette maison. La maquette et le chantier font référence à une forme que je qualifierais d’objectif oblique.

L’objectif oblique renvoie pour moi à l’image d’un refuge défensif et protecteur, à l’esthétique du blockhaus, du bunker… Ça renvoie au travail de Claude Parent et Paul Virilio sur l’idée que le corps doit être constamment en mouvement à l’intérieur d’un espace.

Cette volonté d’être constamment en mouvement me fascine, parce que je suis plutôt obsédé par l’orthogonalité. La perpendiculaire est l’image la plus importante pour moi. Je suis obsédé par cette image, et en même temps fasciné par ce qui la contredit.

Dans ce travail photographique, il s’agissait de lutter contre mon obsession de l’orthogonalité. J’ai de ce bâtiment une idée un peu mélangée qui ne correspondait pas du tout à ma réalité intérieure. De l’extérieur, c’est un objet très affirmé, très ramassé. C’est l’image du refuge qui vient automatiquement à l’esprit. Il y a une expressivité vraiment très forte. A l’intérieur, l’espace qui m’a le plus emporté c’est la grande verticale avec l’escalier qui tourne pour arriver à la chambre des parents. Cet endroit m’a scotché.

La difficulté de photographier cette demeure tient moins à l’extérieur qu’à l’intérieur. Comme j’étais incapable d’appréhender les espaces dans leur ensemble, j’ai cherché à les réduire, à les simplifier. Il est très difficile de saisir les « plateaux » des différents étages  dans leur intégralité. Pour accoucher de ces images, j’ai essayé d’appauvrir le lieu, d’avoir une approche en retrait en renonçant à embrasser la totalité pour revenir toujours au particulier. Les meilleures images de ce lieu, ce sont les images de détails, de coins, de couleurs, de matérialités, de lumières qui se posent sur un mur. La lumière évolue bien évidemment selon la saison, l’heure de la journée et la météo. Je la travaille de manière complètement intuitive et je prends ce qui est donné. Pour les instantanés, j’ai cherché à éclaircir les espaces, les temps de pose étaient plus longs.

Pour moi c’est la lumière qui apporte l’oblique. L’idée du mouvement, de la remise en cause, de la transformation, se fait par la fonction oblique de la lumière. C’est moins du corps dont il est question que de l’esprit. Quand on vit dans un espace comme celui-là, qui est à la fois un refuge, un lieu de protection et un lieu d’intériorisation, la seule chose qui doit être en mouvement c’est l’esprit. Pour que cet esprit reste en éveil avec une qualité de présence, il faut qu’il y ait du mouvement et ce mouvement est assuré par la fonction oblique de la lumière.